Axe 1 : Technologie et corps façonnés

Que l’on pense au stéthoscope ou à l’imagerie médicale, aux scalpels ou aux écarteurs, aux respirateurs ou aux masques à oxygène, aux pacemakers ou aux appareils de dialyse, aux éprouvettes ou aux congélateurs conservant les « biomatériaux », ou encore aux appareils de séquençage haut débit, aux dispositifs de télémédecine et à l’émergence de la santé connectée, le domaine de la santé est peuplé d’objets technologiques. La recherche biomédicale et la pratique de la médecine sont devenues indissociables de ces derniers, que ce soit pour mener des expérimentations, détecter des biomarqueurs annonciateurs d’une maladie, diagnostiquer celle-ci, soigner les individus malades, pallier à des fonctions biologiques, permettre aux personnes de vivre avec une maladie chronique ou prévenir l’apparition de pathologies. Ce faisant, ces technologies agissent sur et interviennent dans les corps. Elles les façonnent, les soignent, les maintiennent en santé voire augmentent certaines de leurs capacités. Dans ce contexte, plusieurs problématiques sont traitées par les chercheur-e-s du thème 3:


1) Expériences et vécus des personnes appareillées
Les progrès exponentiels de la (bio)technologie et la profusion croissante de technologies et prothèses dans le quotidien de nombre d’individus nous engagent à une réflexion complexe et en constant renouvellement sur le rapport humain / technique du point de vue du vécu. Cette problématique de recherche de l’axe 3 propose ainsi d’étudier la diversité des dispositifs technologiques et prothétiques en se focalisant sur les expériences subjectives des personnes dites « appareillées » à partir de la notion de terrain et dans une approche interdisciplinaire (anthropologie, philosophie, éthique, ingénierie médicale, médecine et sciences de la santé). La démarche revendiquée est d’étudier tout autant les usages thérapeutiques et palliatifs des technologies d’assistance au corps appliqués à des situations concrètes de handicap que d’interroger, au travers de nouveaux usages de multiples prothèses et objets technologiques, le champ métaphorique que déploient les imaginaires prothétiques et technologiques contemporains.
Ainsi, quels sont les retentissements des usages des prothèses et des objets technologiques sur les corps et dans les vécus quotidiens et singuliers des personnes (en situation de handicap ou non) ? Quels impacts sur leurs rapports à leurs environnements proches et dans les interactions sociales qui en découlent ? Quelles normes corporelles se dessinent entre les dispositifs prothétiques à finalité thérapeutique et ré-adaptative et ceux, croissants, s’immisçant dans les expériences quotidiennes des individus ? Pour tracer quelles frontières et limites ? (Cf. également : Cycles de séminaires « Corps et prothèses »)

2) Pratiques, savoirs et normes liés aux technologies numériques dans la pratique et la recherche biomédicale
Avec la « datafication » de la santé et de la recherche biomédicale, de nouveaux acteurs se saisissent du corps et de la/sa santé. Sur la base d’un travail de terrain et dans une approche interdisciplinaire (études des sciences et des technologies [STS], philosophie, éthique, anthropologie, ingénierie médicale, médecine et sciences de la santé), cette problématique de l’axe 3 se propose d'autre part d’étudier ces évolutions. La démarche revendiquée est de comprendre et interroger les pratiques, les savoirs et les normes déployés par ces technologies ainsi que leurs implications pour la façon dont on conçoit, perçoit et intervient sur les corps et la santé.
Ainsi, comment le recours aux technologies et aux données numériques affecte-t-il la manière dont le corps des patient·e·s est compris, senti, touché, évalué, diagnostiqué et traité ? Comment les technologies qui sont mobilisées dans l’enseignement de la médecine, la pratique médicale et l’élaboration du savoir biomédical contribuent-elles à les façonner? Quels types de connaissances et de classifications de la santé et de la maladie ces technologies font-elles advenir ou, à l’inverse, disparaître? Qu’est-ce que le « Big Data » fait à la recherche et à la production du savoir biomédical ainsi qu’aux pratiques et aux parcours de soin? (Cf. projet BQR 2018 Lucie Dalibert)

3) Enjeux de justice et de pouvoir des techniques biomédicales

Une troisième problématique du thème 3 est consacrée aux enjeux normatifs soulevés par les techniques biomédicales, notamment les techniques de PMA. Ces enjeux sont abordés sous l'angle des rapports de pouvoir. L’histoire du développement des techniques à l'étude est corrélée à l'analyse des multiples normes (de genre, d'âge, de « race », de classe, de validité, etc.) qui sous-tendent la mise au point souvent sporadique et scientifiquement controversée des techniques biomédicales, leurs expérimentations cliniques, leurs promotions, promesses, leurs acceptations et leurs objections, leurs diffusions stratifiées et les résistances qui leur sont opposées, supposant des modèles de bons et mauvais usages du corps et de rapport à soi. Là encore, travail de terrain et approche interdisciplinaire permettent de situer le recours aux différentes techniques dans des contextes juridiques, médicaux, historiques ou socio-économiques particuliers, bien qu’intégrés à une bioéconomie mondialisée.
Ainsi, quelles allocations des ressources de santé sont mises en œuvre, quels systèmes de remboursement pour des techniques souvent onéreuses ? Plus généralement, si les sciences et les techniques font de la politique parce qu’elles délogent la question de la subordination des lieux traditionnels de l'exercice du pouvoir, en imposant des manières d'être et de faire via des services médicaux, quelles perpétuations, transformations ou rejets de quels modèles culturels de vie bonne, de vie réussie entraînent-elles ? Quels contrôles, de qui sur qui, permettent-elles ?